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Terra Nova

Après une traversée de plus de 24h, des confins de l’Asie du Sud-Est continentale au littoral sud du Vieux Continent, le capitaine Philippe a rejoint sa terre d’adoption jeudi soir à 18h10, heure toulonnaise. Un voyage éprouvant et inéluctable. Retrospective.

Mercredi matin, nous débutons le projet « bagages » auquel Philou participe avec entrain en déplaçant minutieusement le contenu de sa caverne et l’intégralité de nos chaussures dans sa grande valise bleue. Déjeuner pris, nous profitons une dernière fois de la literie de luxe du Somerset pour une sieste familiale en attendant l’heure fatidique du « checkout », 14h.

Notre taxi pour l’aéroport est à 19h. Sans domicile fixe, il nous faut combler ces premières heures d’attente avec quelques activités divertissantes tout en expliquant tranquillement à Philippe ce qu’il s’apprête à vivre. Son attention à nos paroles devient alors plus forte et nous sentons poindre chez lui quelques signes d’inquiétude. Heureusement, le vieux quartier de Hanoï regorge de vie, de parcs, de guinguettes et d’échoppes où nous tuons le temps sans difficulté.

Petite douche rafraichissante au centre de fitness de l’hôtel puis dîner du capitaine dans le « residents lounge » que le personnel nous a gentiment ouvert pour l’occasion. Philippe est stressé, en situation d’insécurité dans cette grande pièce qu’il ne connait pas, où nous cherchons à lui faire avaler nos meilleurs petits pots avec des sourires forcés. Ca va être long…

19h, nous partons pour l’aéroport. Arrivés 50 min plus tard, nous débutons concrètement l’exfiltration de notre petit capitaine dans ce hall gigantesque, ultra-lumineux et bondé. Très sensible aux enfants, le personnel vietnamien de l’aéroport nous fait passer en priorité à chaque file d’attente.
Le policier de l’immigration (l’air pas franchement sympathique, lui) nous gratifie cependant d’un « thank you for your charity » avec un regard doux vers notre fiston lorsque nous lui présentons le dossier de 40 pages validant que nous sommes bien ses parents. Un peu plus loin, nous passons sans difficulté les contrôles de sécurité avec des biberons remplis d’eau et tout notre arsenal médical. Y’a pas à dire, un bébé c’est bien plus avantageux que n’importe quelle classe business, ici au Vietnam.

Nous sommes en zone internationale, devant la porte 22 du terminal où notre avion décollera dans 3 heures maintenant. Philippe profite du temps libre pour faire le show sur les escalators qui permettent de visiter l’ensemble des boutiques duty free sans avoir à faire le moindre pas. Les vendeuses, toutes attendries devant notre petit clown, n’osent même pas nous proposer de souvenirs tant elle sont occupées à rire de ses pitreries ! Y a pas à dire, il sait s’y prendre.

Après quelques parties de cache-cache entre les allées de fauteuils (histoire de bien se faire remarquer de nos futurs co-voyageurs) et un change express devant la porte d’embarquement, nous entrons dans l’avion.

Nous n’allons pas vous décrire dans le détail les 13h du vol – qui furent assez sportives – mais imaginez simplement une fin de soirée avec un copain qui aurait un peu trop bu : lambada devant des passagers mi-sympas, mi-inquiets (on les comprend), sourires coquins aux hôtesses, effeuillage en public, contorsionnements genre paquito au moment d’attacher la ceinture, vocalises bruyantes (qui ressemblaient à s’y méprendre aux « Lacs du Connemara », en viet) pendant les consignes de sécurité, discussions intellectuelles avec le voisin, dernier verre pour le décollage, endormissement incontrôlé sur la banquette, vomi à angle droit quelques minutes plus tard, re-dodo dans une odeur délicieuse, etc, etc, etc… jusqu’à la salutaire dose de Doliprane au petit matin.

Nos bagages récupérés, nous nous enfonçons dans les sous-sols parisiens pour un savoureux trajet en RER afin de rejoindre la Gare de Lyon. Automobile, tapis roulant, avion, train ; Philippe observe avec attention le monde qui défile devant ses yeux puis s’endort systématiquement, bercé par les vibrations de ces innombrables moyens de locomotions.

Est-il simplement épuisé ou bien cherche-t-il refuge dans un sommeil protecteur et fuyant ? Impossible à savoir mais nous constatons un regard plus fermé et moins expressif qu’à l’habitude. Des plaques rouges apparaissent peu à peu sur son visage, les mêmes que celles qu’il avait au retour de Ba Vi.
Et surtout, il a froid. A chaque escale, nous ajoutons une couche vestimentaire pour terminer en véritable boule de fringue lorsque nous attendons notre TGV pour Toulon.

Dans l’intervalle, Philou gambade comme un cabri sur l’esplanade de la gare en inspectant scrupuleusement cette terra nova aux murs gris, aux rues calmes et au ciel bleu (on est pourtant à Paris mais par rapport à Hanoï…) dont les habitants observent d’un regard étonné ce petit bout d’homme qui – d’après l’apparence des parents – n’est « pas d’ici ».

Quatre heures plus tard, nous rejoignons enfin notre Côte d’Azur bien aimée avec un fiston plus azimuté que jamais. Après une rapide bise aux cousins venus nous remettre les clés et remplir le frigo (MERCI !), nous passons avec un plaisir non dissimulé le pas de notre porte. Le capitaine Philippe pose enfin l’ancre de son navire et suit attentivement la visite de son nouveau port d’attache qui ne doit probablement être pour lui rien de plus qu’un nouvel hôtel, un peu moins luxueux que le précédent.

Quoique… il voit vite que nous avons nos habitudes et cela semble le sécuriser. Il obéit sans broncher et laisse volontiers sa casquette de capitaine le temps de prendre possession des lieux, jouer un peu dans sa nouvelle chambre et se laisser nourrir par madame Bizarre.
Il profite d’un bon bain chaud pour se délasser et ajouter même quelques flotteurs supplémentaires à ses canards de bain. Beurk… mais chouette tout de même, il se détend.

Ce soir, pas le temps de dérouler le rituel du coucher ni de froncer les sourcils, Philippe s’effondre de sommeil dans son petit lit à barreaux dont nous le sortirons au milieu de la nuit réveillés par des hurlements similaires à ceux des premiers jours. Boom, retour à la case départ.

Rien d’anormal encore une fois. Dans « La normalité adoptive« , Johanne Lemieux (auteur de la lettre aux grands-parents) précise que le retour est un moment délicat où l’enfant a, plus que jamais, besoin d’être sécurisé dans cet environnement qu’il devra apprivoiser peu à peu et dans lequel nous devrons lui donner sa place d’enfant.

Un vrai challenge pour nous comme pour lui où nous devrons respecter le fameux « temps de convalescence » (3-4 semaines) pendant lequel la maison doit devenir le sanctuaire de notre petite famille, où nous devrons rattraper ces 17 premiers mois d’absence et lui, faire le deuil de tout ce qu’il a connu avant nous.

Etonnante et inévitable traversée, mêlée de joies et de souffrances, où nos trajectoires croisées s’unissent peu à peu, au rythme de la vie qui passe, pour devenir – avec la grâce de Dieu – une famille !

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