Press "Enter" to skip to content

Le Sabre et le Goupillon

« Tu crois qu’on peut le réveiller ? »

Après une toute première nuit vraiment tranquille (9h d’affilée), nous avons les yeux grands ouverts. Il est 6h30. Philippe dort encore, et nous, nous mourons d’impatience de commencer cette journée avec lui.
Il ouvre ses yeux immenses et fronce le nez… Eh, oui, les deux grands bizarres d’hier sont toujours là. Il va bien falloir faire avec.

Premier bib, premier bain (j’étais un peu stressée de dépasser le temps de pause du traitement antigale), premier petit déj à l’hôtel avec notre si beau bébé. On a définitivement l’impression de jouer au papa et à la maman. Ou de faire un baby-sitting, sauf qu’on aurait oublié de nous donner le numéro à appeler « au cas où ».
Comme il est tôt (il existait VRAIMENT une vie avant 9h du matin en vacances ?) nous allons nous promener. Etrennage de porte bébé, enfilage de tongs et ZOU, c’est parti. Philippe semble un peu imperturbable : entre les klaxons incessants, les gens qui parlent fort, les odeurs d’échappements, … cela fait beaucoup pour lui après le silence relatif de la nurserie de Ba Vi. Je me dis que son indifférence doit être sa façon d’encaisser toutes ces nouveautés. Nous faisons le tour du lac Hoan Kiem. Je ne boude pas mon plaisir de sentir mon bébé contre moi. Il est vraiment tout abandonné. Je l’admire pour sa force : il accepte de se faire porter et câliner par une femme qu’il n’avait jamais vue et qui ne ressemble à personne de sa connaissance. Sacré petit d’homme ce Philippe…
Détour à la cathédrale pour faire un coucou à Jésus et remercier St Joseph (qui nous accompagne jusqu’ici puisque la cathédrale d’Hanoï porte son nom), puis nous rentrons chez nous. Il s’agit d’être à l’heure pour la remise officielle.

Blédine. Couche. Sieste. Réveil. Pleurs. Câlins. Pompote. Re-couche pour le petit.

Pomponnage pour les grands.

A 14H30 nous sommes dans le hall avec la famille Audouze sur notre 31 pour prendre notre taxi. Direction le Comité Populaire pour la remise officielle de nos enfants. On ressemble à une joyeuse colonie de vacances, avec tous ces bambins à la peau miel. Le chauffeur de taxi prétend connaître le chemin. Enfin, c’est ce qu’il nous assure lorsque je lui pose la question. Ah. En fait, non. (Il regardait beaucoup à gauche et à droite pour un homme qui savait où il allait, aussi…)
Nous sommes donc en retard. Vraiment en retard.
Jean nous appelle, nous rappelle… La tension commence à légèrement monter.

Enfin, nous nous garons dans la cour d’un bâtiment officiel, reconnaissable entre mille à sa façade moutarde, aux lettres dorées qui surplombent l’entrée et aux oriflammes rouges qui flottent le long du portail. Nous filons dans la salle où nous sommes attendus. Elle est située sur le pourtour d’un petit péristyle qui entoure un jardinet. C’est une grande salle rectangulaire, aux murs jaunes. En U, le long de trois murs, de larges fauteuils, sur la droite, un bureau de bois très professoral et au centre, une table supportant deux énormes bouquets, l’un jaune et l’autre violet. Voilà pour le décor. Pour ce qui est des acteurs, nous patientons un peu car la fonctionnaire devant procéder à la remise officielle n’est pas encore arrivée.

Nous en profitons pour faire quelques photos dehors. Je shoote mon Guillaume et son fiston sans discontinuer : quelle joie ! La responsable arrive, nous rentrons tous pour signer les documents. Je m’applique, avec Philippe qui s’agite sur mes genoux et veut toucher à tout. C’est ensuite au tour d’Antje et Jean-François.
Ceci fait, nous devons tous nous rendre dans le bureau d’à côté pour faire voir les enfants à la personne qui signe les versions définitives des documents. Ca sent le cigare. Il faut approcher Philippe tout près de la lampe du bureau. Nous sommes un peu dans nos petits souliers devant cette vérification d’identité assez surprenante, mais lui ne se démonte pas du tout et tripote l’écran de l’ordinateur. Le fonctionnaire sourit. Ouf. On peut sortir.
Retour dans l’autre pièce : la dame nous remet successivement les documents officiels signés et tamponnés : ça y est, nous SOMMES les parents de Philippe aux yeux de l’Etat vietnamien. Antje a les yeux qui brillent. Moi aussi. Nous nous prêtons tous de bonne grâce aux photos officielles, les bras chargés de bébés et de bouquets, puis nous repartons.

Deuxième nuit

Beaucoup d’émotions, donc, pour cette nouvelle journée. Nous couchons Philippe dans notre lit (spéciale cassedédi à Françoise Dolto !) et ne tardons pas à en faire autant.

1h30 du mat : pleurs. On se dit qu’on est enfin dans le vif du sujet lesenfantsquipleurentlanuitetonestfatiguéstoussatoussa. Sauf que 2h plus tard il hurle toujours dans les bras de Guillaume, monte le son dès que je fais mine de m’approcher, semble totalement perdu et inconsolable. Guillaume pleure presque autant que lui… A force de se faire bercer par son papa qui arpente l’appart en caleçon, Philou finit par s’endormir.

Autant vous dire qu’à 6h30, ce deuxième matin, nous sommes nettement moins sémillants que la veille. Et que c’est lui qui nous réveille pour son bib.

En arrivant au petit déj les yeux au niveau du menton, nous réalisons qu’il devait en fait avoir faim. Ils doivent donner un bib à l’orphelinat pendant la nuit. Autant vous dire que pour les nuits suivantes, l’arsenal est prêt à dégaîner sur ma table de nuit (et oui, promis, on va vous épargner le détail de toutes nos nuits par le menu).

Van Quyet, « le décidé », porte bien son nom.

Nous nous émerveillons de voir ce tout petit bout de bonhomme de 8 kilos et de 75 cm si volontaire pour supporter tous ces changements. Il se détend chaque jour un peu plus, gazouille de sa voix un peu rauque (en viet, on ne comprend rien), rit de plus en plus souvent, nous cherche dans l’appart lorsque nous ne sommes pas tous les trois ensemble dans la même pièce. On fond lorsqu’il est dans le porte-bébé et qu’il se blottit contre nous lorsque quelqu’un s’approche et lui parle. Lorsqu’il est tout étalé dans notre lit king size et qu’on est chacun reclus sur 10 cm de large. Lorsqu’il court vers nous dans le salon en éclatant de rire, traînant un câble réseau RJ45 derrière lui comme si c’était un petit chien.

Oui mon Philippe, tu sembles bien décidé à nous aimer et à te laisser aimer.

Tu transformes le corps de ton papa, tour à tour, en litière, arbre à chat, bavoir, manège, sac de couchage, kleenex.

Tu transformes ta maman en infirmière, nourrice, conteuse, animatrice de karaoké, star du goupillon.

Tu nous transformes tous les deux, finalement, en un papa et une maman.

Commentaires